· Dans Le Pays Innocent, vous imaginez un monde sans violence ni dévastation de la nature. Qu’est-ce qui, dans votre regard sur notre époque, vous a donné envie de créer ce « pays innocent » ?
Ce spectacle s’inscrit dans une réflexion et un travail que nous menons avec la compagnie depuis plusieurs années. Comment vivre dans ce monde abîmé et ne pas perdre la possibilité d’imaginer un avenir qui ne soit pas catastrophique, d’autres manières pour vivre mieux et en paix ? L’imaginaire de ce pays innocent exprime sans doute ce besoin de trouver des nouveaux récits pour réussir à habiter notre époque difficile et incertaine.
- Vous évoquez la déforestation de nos imaginaires. Comment ce spectacle peut-il aider à leur redonner du souffle ?
Je crois que ce spectacle dit peut-être qu’à partir de cette déforestation et de la catastrophe, tout peut pourtant renaître, tout peut être réinventé. L’imaginaire ne serait pas seulement un refuge pour ne pas voir le monde tel qu’il est, mais une ressource pour renaître, pour se réapproprier une vie nouvelle. C’est ce qui arrive dans la pièce à la juge et au vieux médecin légiste, je crois. Ce spectacle parle de comment à partir d’une mort réelle et symbolique, l’imaginaire peut en réponse faire jaillir une forêt et un monde nouveau, où la vie repart et se réinvente.
- Et si une renaissance est possible, quelle place laissez-vous à l’espoir dans un récit qui part pourtant de la catastrophe ?
Je pense que l’espoir naît de la catastrophe. Qu’il est toujours un dialogue avec ce qui est terrible et douloureux. L’espoir et la joie sont des forces majeures qui naissent justement du monde réel, de la dureté du monde réel et non de son déni. Mes spectacles travaillent toujours sur ce champ de force entre violence du monde et joie d’être ici, d’être vivant. Être ici est magnifique. Dans ce récit, je crois qu’en plus de l’espoir, c’est aussi l’expression de la vitalité qui permet à l’espoir de perdurer malgré tout.
- Comment la dimension du conte influence votre écriture et la liberté d’interprétation que l’on peut en faire ?
Le conte traditionnellement se situe dans cette friction entre le merveilleux et le trivial. J’aime que l’imaginaire puisse venir troubler le réalisme. Comment écrire des contes qui soit véritablement d’aujourd’hui ? A l’heure du grand péril écologique, à l’heure de la disparition des forêts, comment dialoguer avec le merveilleux ?
- Qu’est-ce qui vous a donné envie d’intégrer l’onde Martenot, cet instrument rare et singulier ? Et quelle est la place de la musique dans votre pièce ?
C’est d’abord la rencontre avec Nadia Ratsimandresy lors d’une performance d’écriture musicale où j’ai pu découvrir son travail sur cet instrument. Il était pour moi ensuite évident que l’onde Martenot permettait justement de créer cet espace onirique, ce surréel, ce merveilleux dans lequel la pièce nous emporte.
- Vous brouillez les frontières entre rêve et réel… Cherchez-vous à créer une expérience troublante pour les spectateurs ? Qu’aimeriez-vous qu’ils emportent avec eux en sortant du spectacle ?
Je cherche à créer ce que l’on peut vivre lorsque l’on rêve. Être perdu entre plusieurs états d’existence. C’est un spectacle sur le seuil, sur l’entre-deux. Entre le rêve et la veille, entre le réel et l’imaginaire, la vie et la mort, l’humain et l’autre que l’humain. J’espère que les spectateurs pourront partir avec cette sensation que nous sommes mêlés de tout cela, que nous habitons plusieurs espaces que le réalisme n’est pas capable d’exprimer. Car comme le dit Shakespeare dans la tempête « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil. »
