ThéâtreCréation

L'Avare

mercredi 7 octobre à 21:00jeudi 8 octobre à 21:00vendredi 9 octobre à 21:00

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Salle Jean Vilar
2h
Dès 13 ans

C’est sur fond d’espèces sonnantes et trébuchantes que le Théâtre de Suresnes a choisi d’ouvrir la saison. On parle là d’argent, cet outil dont le pouvoir d’asservissement peut gangréner la vie sociale et dont joue Harpagon pour garder la haute main sur ses enfants. Mais par quel bout prendre une pièce aussi jouée que celle-ci pour en livrer une relecture pertinente ? Se frotter à ce barbon dont chaque réincarnation – de Louis Jouvet à Denis Podalydès – réinvente la laideur ?

Jacques Osinski qui aime les auteurs classiques, Molière en particulier, dont il a déjà mis en scène Dom Juan et Georges Dandin, a pris son parti : « Dans un décor réaliste, contemporain, j’ai envie d’observer cette vie de famille comme on observe par le trou de la serrure ». Alors, il va « disséquer » les rapports père-fils, décortiquer la névrose du vieillard et lui trouver des « circonstances atténuantes ».
Il déroule l’histoire comme un roman policier, un fait divers dont l’élucidation fait tomber les masques. Persécuté par la « cabale des dévots », l’auteur de Tartuffe a écrit son Avare juste pour faire rire. Mais le sujet reste amer. Et c’est la tonalité que Jacques Osinski a choisi de lui imprimer.

De Molière
Mise en scène Jacques Osinski

Production Cie L’Aurore boréale. Coproduction Théâtre de Suresnes Jean Vilar.
Avec le soutien du Théâtre Jean Arp – scène conventionnée / Clamart

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  • L'Avare - Molière / Jacques Osinski
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois
  • L'Avare - répétitions© Pierre Grobois

Mise en scène Jacques Osinski

Avec Christine Brücher, Jean-Claude Frissung, Clément Clavel, Delphine Hecquet, Alice Le Strat, Baptiste Roussillon, Arnaud Simon, Alexandre Steiger.


Dramaturgie Marie Potonet
Scénographie Christophe Ouvrard
Costumes Hélène Kritikos
Lumières Catherine Verheyde

- Votre père est amoureux ?
- Oui ; et j’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m’a mis.
- Lui se mêler d’aimer ! De quoi diable s’avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?
(L’Avare, acte II, scène1)

 « A compter du 1er brumaire, mon père me donne un crédit de 150 livres chez MM. Perier. Je lui en avais demandé 234, et il faudra qu’il me les donne, parce que j’en ai besoin. » Lisant cet implacable et innocent « parce que j’en ai besoin » dans le journal du jeune Stendhal, je songe à L’Avare de Molière, à l’exigence des fils envers leurs pères, à l’exigence des pères envers leurs fils, aux enfants qui croient que tout leur est dû, aux parents qui pensent que leurs rejetons leur appartiennent pour toujours… C’est bien sous l’angle de la famille que j’ai envie d’aborder la pièce et plus précisément des rapports entre Harpagon et Cléante, de cette rivalité, clairement assumée, du père et du fils, de cette vérité de la haine et de l’amour qui se dit sans fard. Plus que le personnage d’Harpagon, c’est le fonctionnement de la cellule familiale que j’ai envie de décortiquer.

Il est une petite phrase qu’Elise laisse échapper au premier acte qui me semble importante : « Il est bien vrai que tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère ». Il me semble que l’absence de cette mère (et je me souviens que Molière perdit la sienne alors qu’il était enfant) peut être à l’origine de tout, la source du déséquilibre familial. Et si c’était à la suite du deuil qu’Harpagon s’était recentré sur son argent ? Et s’il espérait échapper à la mort en se cramponnant à sa cassette ? Et si on prenait un peu au sérieux la phrase de la si célèbre scène 7 de l’acte IV  : « Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde ! Sans toi, il m'est impossible de vivre. » ?

Harpagon est malade, sans doute souffre-t-il de la même maladie que celle qui devait emporter Molière quatre ans plus tard. Il tousse sans cesse. Il est l’image de la vieillesse, de la décrépitude et pourtant, il s’accroche. Alors qu’il est peut-être l’un des personnages les moins évidemment excusables de Molière, j’ai envie de lui trouver des circonstances atténuantes, de voir en lui un homme malheureux, en son rapport à l’argent et à l’usure, une névrose privée plutôt qu’un ridicule. Après tout, cet homme si mal aimable, cet homme que les autres personnages ne cessent de critiquer, Maître Jacques l’aime lui et semble l’excuser… En retenant son argent, c’est la transmission naturelle parents-enfants qu’Harpagon met en échec. En ne partageant pas son bien avec sa descendance, il garde tout pouvoir sur leur vie. Paradoxe de cet homme qui semble n’aimer personne et pourtant entretient la dépendance de ses enfants. L’avarice est ainsi le nœud qui empêche la séparation, qui maintient la famille dans un cercle fermé. Retenir l’argent, c’est arrêter le temps. Alors l’étrange amour d’Harpagon pour Marianne s’explique : par elle, il entend vivre à nouveau. Par elle, il empêche également son fils de vivre, niant l’ordre des choses. Pourtant, conscient de son âge, il n’a pas l’habituel aveuglement des vieillards amoureux de Molière. En cela il est touchant.

Dans ce monde sombre, l’argent est roi. S’il est la raison de vivre d’Harpagon, il pourrait bien aussi être celle de Cléante et de Frosine (qui me fait penser à ces modernes et élégantes « chasseuses d’appartement » qui se tiennent à la lisière du beau monde). Il fait la véritable identité de Valère qui aime tant avancer masqué. Son absence a modelé la douceur de l’énigmatique Marianne, sphinx qui révèle les autres à eux-mêmes (Peut-on aller jusqu’à voir en elle l’image de l’épouse défunte ?). L’argent est au centre de toutes choses. Comment dès lors, ne pas avoir envie de souligner un peu le parallèle avec les dérives où le capitalisme nous entraîne ? Après tout, il n’est peut-être pas anodin que Maître Jacques, représentant du peuple, soit le seul personnage ayant un rapport sain à l’argent et finisse comme le dindon de la farce…

Comme dans George Dandin, qui lui est contemporaine et que j’ai montée récemment, aucun des personnages –à l’exception sans doute de Marianne et de Maître Jacques – n’est sympathique. Si Harpagon apparaît comme un croquemitaine dont on craint chacune des apparitions, les autres personnages sont tout aussi affreux. Les jeunes gens surtout n’ont pas l’innocence qu’ils ont d’ordinaire chez Molière. Trop bridés dans leurs appétits, ils sont des monstres en devenir : Elise pourrait bien être moins sage qu’elle veut bien le dire et Cléante est le double inversé de son père, tout aussi obsédé par l’argent que son géniteur, tout aussi violent. Ces deux-là risquent de laisser éclater leurs désirs en tous sens. Valère, quant à lui, pourrait bien, être le véritable « méchant » de la pièce, vrai cynique en tout cas, qui n’a rien à envier à Tartuffe.

Dans un décor réaliste, contemporain, j’ai envie d’observer cette vie de famille, comme on observe par le trou de la serrure. L’Avare est une pièce étrange : commencée comme un drame dans les deux premières scènes, elle s’affirme en comédie pour finir dans un invraisemblable romanesque. J’ai envie de la monter comme un roman policier : avec un vrai suspens. Je pense à certains faits divers : la famille Pastor, le meurtre de Bernard Mazières par son fils… Comme souvent d’ailleurs dans les romans policiers, il y a une fausse piste (cette fausse marquise évoquée par Frosine pour appâter Harpagon). Comme dans les romans policiers, la vérité des âmes éclate sans masque. A l’abri du cercle intime, les personnages s’envoient à la figure des vérités que l’on préfère taire en société. Valère a beau s’abriter sous des masques, la pièce dynamite l’hypocrisie, pas si lointaine finalement du film Festen. Elle dit une vérité crue : la famille n’est pas le cercle de douceur que le XIXe siècle voulut idéaliser. Molière la met à sac sans hésiter. Contrairement à ce qui se passe dans Tartuffe, l’ennemi vient de l’intérieur.

Jacques Osinski
Juillet 2014

Jacques Osinski

Né en 1968, titulaire d’un DEA d’histoire, Jacques Osinski se forme à la mise en scène grâce à l’Institut Nomade de la Mise en Scène, auprès de Claude Régy à Paris et Lev Dodine à Saint-Pétersbourg. En 1991, il fonde la compagnie La Vitrine et met en scène de nombreuses pièces de théâtre. Parmi celles-ci : L’Ile des esclaves de Marivaux (1992), La Faim de Knut Hamsun (1995 - Prix du Public de la Jeune Critique au Festival d’Alès), L’ombre de Mart de Stig Dagerman (2002), Richard II de Shakespeare (2003), Dom Juan de Molière (2005-2006) et Le Songe de Strindberg (2006). En 2007, il crée au Théâtre du Rond-Point L’Usine du jeune auteur suédois Magnus Dahlström. De janvier 2008 à fin 2013, il est directeur du Centre Dramatique National des Alpes, où il privilégie l’alternance entre textes du répertoire et découverte. Après avoir quitté ses fonctions à Grenoble, Jacques Osinski crée la compagnie L’Aurore boréale et met en scène, en janvier 2015, Medealand de Sara Stridsberg, à la MC2 : Grenoble, puis au Studio-Théâtre de Vitry (création française). Parallèlement à son activité théâtrale, Jacques Osinski travaille également pour l’opéra. Invité par l’Académie européenne de musique du Festival d’Aix-en-Provence, il suit le travail d’Herbert Wernicke à l’occasion de la création de Falstaff au Festival en 2001. En 2006, à l’invitation de Stéphane Lissner, il met en scène Didon et Enée de Purcell sous la direction musicale de Kenneth Weiss au Festival d’Aix-en-Provence. Puis c’est Le Carnaval et la Folie d’André-Cardinal Destouches sous la direction musicale d’Hervé Niquet à l’automne 2007. Le spectacle est créé au Festival d’Ambronay et repris à l’Opéra-Comique. Jacques Osinski a reçu le prix Gabriel Dussurget lors de l’édition 2007 du Festival d’Aix-en-Provence. En 2010, il met en scène Iolanta de Tchaïkovski au Théâtre du Capitole à Toulouse, sous la direction musicale de Tugan Sokhiev, et à l’automne 2013 l’Histoire du soldat et l’Amour sorcier, sous la direction musicale de Marc Minkowski, avec la chorégraphie de Jean-Claude Gallotta à la MC2 Grenoble, puis à Paris, à l’Opéra Comique. En 2014, il adapte Tancrède de Rossini au Théâtre des Champs-Elysées, sous la direction musicale d’Enrique Mazzola. En 2015, il propose une version d’Iphigénie en Tauride de Gluck avec l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris sous la direction musicale de Geoffroy Jourdain. Il revient à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet du 19 au 23 mai 2015 pour le festival mai au Balcon avec la mise en scène de Avenida de los Incas 3518 de Fernando Fiszbein et Lohengrin de Salvatore Sciarrino.