Nos éducations sentimentales est un texte écrit suite à des ateliers d’improvisation et d’écriture avec une troupe de comédiens avec lesquels nous avions crée « le jour de l’italienne » il y a 10 ans.
Au départ, il y a eu la relecture de L’éducation sentimentale et le sentiment d’un incroyable écho avec le monde d’aujourd’hui dont la turbulence n’a finalement que peu d’incidence sur nos quotidiens… Dans ce chef d’œuvre, Flaubert exprime l’état général qui marque les heures de transition sociale. Il décrit « un mal inconnu » qui fait avorter les grandes comme les petites ambitions, qui use, trahit, fait tout dévier, et finit par anéantir les moins mauvais dans l’égoïsme inoffensif. Et cela résonne fort avec notre époque violente. Finis les « lendemains qui chantent », épuisés les rêves et idéaux post soixante-huitards… Comment se réinventer une utopie ?
Ensuite, il y a eu l’envie de parler de notre génération, comme a pu le faire Truffaut de la sienne, de questionner le principe de construction d’une personnalité par ses amis, sa famille, son époque. Nous avons procédé par « infusion » et touches impressionnistes. Le paysage de la pièce s’est dessiné comme un tableau, le parcours initiatique s’est imposé comme une fresque nécessaire, les scènes se sont écrites comme des coups de pinceaux.
Nos éducations sentimentales raconte l’histoire de six quarantenaires qui, comme Frédéric Moreau, cherchent ce qu’ils ont eu de meilleur dans la vie, au travers des instants fugaces et des grandes décisions qui ont fait d’eux ce qu’ils sont. Un jeune rouennais arrive à Paris plein de fougue et d’envie et, pendant 15 ans, traverse la vie, grandit, enrage et se résigne, veut passionnément et renonce maladroitement, vole des baisers et laisse fuir l’amour. C’est une fresque ironique du monde contemporain, de sa violence quotidienne et de sa superficialité permanente, de sa richesse humaine et de sa tendresse intime.
Les événements nous façonnent mais ne nous changent pas. Il y a de la mélancolie dans ce spectacle, qui dit la vie humaine dans sa fragilité et sa puissance. C’est un hymne à l’homme, minuscule et si puissant par sa poésie et son imagination.
J’ai la conviction que face au monde accéléré qui nous entoure, la seule issue est de rester aux aguets, éveillés, lucides. De nous interroger ensemble, de nous confronter ensemble au monde tel qu’il va, de chercher, de rire, de pleurer, de questionner, incertains, fragiles, tâtonnants, mais ouverts. Et de proposer un regard, afin que naisse la discussion.
Nos éducations sentimentales est un spectacle photographique, un état des lieux subjectif et affectif du monde d’aujourd’hui, vu à travers le prisme d’un groupe lié par l’amitié et la complicité, valeurs salvatrices en ces temps secoués. C’est aussi le geste d’une compagnie fragile et tenace, fidèle à ses engagements et ses objectifs de théâtre public.
Sophie Lecarpentier
La vie doit être une éducation incessante : il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir.
Gustave Flaubert, Correspondance