J’aime que cohabitent dans un même spectacle la tradition et l’expérimentation, la grandiloquence et le réalisme le plus trivial, la moquerie satirique et l’hommage vibrant, la tragédie classique et le canular. Mes choix de répertoire et de création sont toujours guidés par l’envie de décloisonner les genres, de bousculer les codes, de contester la notion de format. Hamlet ou les âmes perdues s’inscrit dans ce processus de travail, entre oeuvre du répertoire, réécriture, montage et narrations superposées.
Pièce des pièces et classique des classiques, entre tradition, expérimentation et confusion, Hamlet nous renvoie en plein visage notre héritage, le poids écrasant des anciens et le cynisme de notre époque. Quelle est notre place là-dedans ? L’Histoire s’est-elle arrêtée avant même que nous n’ayons pu y jouer quelque rôle ? Il y a dans la jeunesse d’aujourd’hui, comme chez Hamlet, la nostalgie d’une époque non vécue. Comment agir ? Pour quel passage à l’acte ? Faut-il tout liquider, tout vénérer ou rester à attendre sur le bord du chemin dans l’apathie la plus totale ? « Et je m’en allais bras dessus bras dessous avec les fictions d’un beau sujet. Car c’est un beau sujet ! » Jules Laforgue, Hamlet (1887)
Pour qui veut mettre en scène Hamlet aujourd’hui, la profusion des sources à consulter est vertigineuse. Tout est archivé, comparé, collectionné et accessible. Dans cette bibliothèque de Babel que Jorge Luis Borges avait anticipée, l’expression neuve apparaît chimérique. Croulant sous le poids des différentes versions et de leurs commentaires, la question de la régénération des idées, des pensées et des formes s’impose à nous comme un sujet crucial. C’est aussi un défi pour les générations à venir. Nous ne souhaitons pas monter la pièce dans la tradition du théâtre élisabéthain ni en donner une version modernisée mais en faire éclater les sources, les échos, les références, les incidences pour rendre compte de cet état d’incertitude, de cette grande confusion qui bride les énergies en devenir. À l’instar d’Ubu roi ou de Don Quichotte, notre Hamlet revendique une forme fragmentaire, qui laisse transparaître les traces de notre métier et le caractère artisanal de la création théâtrale. Hommages et moqueries disent notre embarras devant le formatage de tout. Mais de ce chaos peut naître beaucoup d’espoir : la ferveur, le sens de l’humour, la fantaisie et la révolte…
[COLUMN]
« Tout ce qui est dans l’amour, dans le crime, dans la guerre ou dans la folie, il faut que le théâtre nous le rende s’il veut retrouver sa nécessité. » Antonin Artaud, Le théâtre et son double (1938)
Les désespérés, les révoltés, les transgresseurs, les magnifiques losers ont toujours animé mes spectacles. Ce sont les meilleurs personnages. Ceux qui, éternellement, nous permettent de mesurer nos pulsions, nos fantasmes et nos frustrations. Ceux qui interrogent la théâtralité par leur seule présence sur la scène. Et la question de la théâtralité est pour moi hautement politique puisqu’elle détermine l’ambition et le degré d’engagement des artistes dans leur action sur le plateau.
Comme décor, un Elseneur démoli, on ne sait par qui, avec accessoires et éléments scéniques éparpillés un peu partout, disponibles pour n’importe quel caprice : un beau désordre bien calculé. Dispositif vidéo multiCam ostensible, avec acteurs cadreurs et surfaces de projection diverses. Les costumes sont anachroniques et délibérément théâtraux. Tout se fait et se défait à vue, les coulisses faisant partie intégrante du terrain de jeu. Sur le plateau, les artifices théâtraux sont revendiqués comme accessoires et comme signes : projecteurs et caméras utilisés comme éléments scénographiques, chaises ou bancs pour les acteurs qui ne sont pas en jeu, portants pour les costumes, paravents, micros sur pied, couronnes, capes, armures, revolvers, faux sang, machines à fumée… Tout l’arsenal du faux pour faire plus vrai. Hamlet, personnage désenchanté, semble refuser le rôle que son fantôme de père a choisi pour lui. Il aurait pu incarner, comme tant d’autres héros avant lui, la figure du vengeur mais Shakespeare – en homme de son temps – choisit un autre scénario. À nous d’écrire le nôtre.
Jérémie Le Louët