« Eugénie » ou les vertiges d’une grossesse bousculée
Dans sa nouvelle pièce, Côme de Bellescize explore le trouble d’un jeune couple auquel on annonce le handicap de leur enfant à naître.
[…] Voici donc le spectateur embarqué dans l’épopée de Sam et Sarah, au milieu d’une galerie de personnages habilement interprétée par quatre comédiens talentueux, qui campent aussi bien le mandarin hospitalier, que le bébé à peine conçu ou encore les fantômes d’un avenir redouté. Le tout sur une scène mêlant l’ordre et de chaos, miroir de la vaine tentative de chacun des personnages de donner un sens au tragique. « Il n’y a qu’en Mondrian qu’on puisse avoir confiance, constate ainsi le client féru d’art qui vient acheter une photocopieuse dans la boutique de Sam. Des droites, des couleurs primaires sur fond blanc. C’est tout et c’est déjà énorme. Le nombre de combinaisons possibles est infini et l’infini est suffisamment inquiétant pour qu’on se mette à chercher ailleurs ».
La Croix– Marine Lamoureux, 17 novembre 2015
La superbe plénitude du théâtre de Côme de Bellescize…
[Côme de Bellescize] propose “Eugénie“ et nous pousse cette fois-ci à regarder en face le handicap, l’“anormalité“, ébranlant nos éventuelles certitudes sur le sujet dans un spectacle aux qualités et intentions similaires. Du vrai, du grand, du beau théâtre. Accessible, utile, et puissant.
Evoluant au coeur d’une scénographie pas vraiment réaliste, représentant “l’anarchie mentale des personnages“, où les photocopieuses que vend Samuel côtoient canapé du salon et fauteuil roulant autour d’un large réceptacle rempli de terre, symbole de fertilité ou lit de mort, les interprètes nous font passer du rire aux larmes. […] Souvent bouleversants, les échanges de chacun avec Eugénie. Glaçante la vision du bras saisissant une pelle, s’apprêtant à éradiquer le petit être en devenir. Pour le moins percutantes et édifiantes, les représentations de l’avenir…
Perdus, désemparés, à vif, Eléonore Joncquez et Jonathan Cohen s’avèrent saisissants d’authenticité dans le rôle des futurs parents. Justes dans tous les registres, toutes les situations. Les plus dures, les plus drôles, les plus excessives, les plus improbables. Assez exceptionnelles, les compositions d’Estelle Meyer, tour à tour embryon décrochant, grand-mère grandiloquente au féminisme particulier, égocentrique à souhait, volontiers infecte, et surtout splendide Eugénie, incarnée avec profondeur, subtilité, intensité. Parfait aussi Philippe Bérodot en médecin tout sauf réconfortant, acheteur de copieurs-“reproducteurs“ infaillibles, ou flic traqueur d’enfant. Les quatre acteurs nous embarquent admirablement dans la singulière épopée pensée par le chef de troupe. Foncez !
fousdetheatre.com – Thomas Baudeau, 17 novembre, 2015
Eugénie : ode à l’acceptation par Côme de Bellescize
Si, de prime abord, le sujet semble plombant, son auteur, Côme de Bellescize, arrive à le traiter avec équilibre entre distance et gravité. Il sait mettre de l’humour et de la tendresse dans les moments de désespoir, sans jamais bafouer son propos : l’acceptation de la différence et la difficulté de devenir parent.
Les quatre acteurs, plongés dans des situations fantasques, parviennent à garder leur intériorité. Ils sont le frêle esquif qui traverse la tempête des mots de Bellescize. Les personnages ne sombrent jamais dans la caricature. On pense notamment à Estelle Meyer, actrice aussi talentueuse que chanteuse, et qui passe d’un personnage à l’autre avec finesse, tout en berçant la scène de sa voix mystérieuse. L’ambiance, le rêve, le cauchemar et l’avenir : voilà ce dans quoi nous plonge « Eugénie », un spectacle complet, absolument moderne.
www.sceneweb.fr – Hadrien Volle, 19 novembre 2015
Le Christ, la révolte, et les aléas de la vie
[…] On se consolera en retrouvant Côme de Bellescize au Théâtre du Rond-Point avec sa dernière création, tout aussi originale que les précédentes. Cela s’appelle « Eugénie », du nom de la petite fille qui sera handicapée si elle naît. Mais faut-il, dans ces conditions dramatiques, donner la vie ou pas ? Sur cette problématique un rien casse gueule, Côme de Bellescize signe une pièce aussi délicate que drôle, une pièce où la pertinence du propos est renforcée par une grande intelligence de jeu, avec des acteurs explosifs.
[…] On pourrait craindre le pire, le pathos à tous les étages, l’invasion lacrymale inévitable. Mais Côme de Bellescize a l’art de mêler le sérieux du propos et le burlesque déjanté. Les scènes sont dignes des Marx Brothers à l’hôpital. Les échanges entre Sarah et sa mère féministe hard (Estelle Meyer, qui joue également le rôle de la future Eugénie) sont un pur moment de bonheur. Alors que l’on est toujours sur le fil du rasoir, les débats entre Sam et Sarah sonnent juste. Côme de Bellescize confirme ce que disait Louis Jouvet : « Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. »
Rideau, Blog Marianne, Jack Dion – novembre 2015
Eugénie
Côme de Bellescize ose un essai très intéressant sur l’indicible souffrance d’être parents d’un enfant handicapé. Soutenu par des comédiens ultra convaincants, il fait mouche avec autant de pertinence que de pudeur.
[…] il met les pieds dans le plat et ose installer au plateau des débats que l’on préfère taire, tant on a du mal à admettre que faire des enfants, comme ne pas en faire, relève du même désir égoïste.
Le juste équilibre entre vérité et respect
Le texte de la pièce, remarquablement installé entre réalisme et fantasme, rêve et crudité cruelle, passe en revue toutes les postures intellectuelles et morales autour de cette question. […] Avec une drôlerie efficace, Côme de Bellescize met en scène les délires reproductifs d’une génération à laquelle la médecine offre le pouvoir de contrarier la nature. Il évoque les conflits intergénérationnels entre une mère soixante-huitarde adepte de la liberté (géniale composition d’Estelle Meyer) et sa fille au narcissisme antagoniste. Eléonore Joncquez et Jonathan Cohen campent avec une grande justesse le couple de bobos adeptes de l’in vitro, incapables de lutter sereinement contre ses effets tératogènes. Philippe Bérodot, excellent dans tous les seconds rôles, assume le reste de la distribution avec un magistral talent de composition. Drôle, poignante, insupportable parfois – quand on en vient au paroxysme des débats et de la douleur – mais toujours finement interprétée, cette pièce évacue la langue de bois et la bien-pensance avec un courage salvateur et une justesse remarquable.
La Terrasse – Catherine Robert, 28 novembre 2015