Voici une histoire de monstres : celle d’un couple monstrueux qui vocifère, complote, se goinfre, se bat, trahit, s’enrichit, détruit, s’enfuit… Dès la première scène, Shakespeare et son Macbeth sont convoqués puis, très vite, on voit débarquer Pantagruel, Sganarelle, Faust, Hérode, Don Quichotte… Dans ce chaos infernal, on voit aussi apparaître très nettement, quelques personnalités historiques du 20e et du 21e siècle. Mais Ubu Roi, c’est d’abord l’histoire d’une pièce monstrueuse qui a tout bouleversé : public, auteurs, directeurs de théâtre, acteurs, metteurs en scène…
Difficile de séparer Jarry de son fameux personnage. C’est sans doute la rançon de la gloire mais quel dommage de méconnaître Faustroll, Le Surmale ou L’autre Alceste qui éclairent Ubu Roi, en nous éclairant sur son auteur. Jarry est un esprit libre et indépendant à la prose raffinée, parfois jusqu’au maniérisme, parfois jusqu’à l’insensé. Il a écrit des poèmes, des contes, des romans, des essais, des pièces de théâtre, des livrets d’opéra… Son érudition, son sens de la mystification, son humour noir et sa mélancolie donnent à son œuvre une dimension délirante et obscure qui préfigure le surréalisme. Quant à ses auteurs de prédilection, on peut citer Rabelais et Shakespeare bien sûr, mais également Bergerac, Lautréamont, Verlaine, Bloy, Maeterlinck, Samain…
En 1896, Jarry a 23 ans. Il s’apprête à provoquer, en toute conscience et avec la complicité de l’avant-garde littéraire parisienne, l’un des plus mémorables scandales de l’histoire du théâtre. On n’avait rien vu de tel depuis la bataille d’Hernani. Jarry a rêvé son Ubu comme une claque à tous les académismes, à tous les conservateurs et à tous les mondains. En écrivant cette espèce de pièce, il ambitionne de redéfinir tous les fondamentaux du théâtre : dramaturgie, convention, décor, costumes, accessoires, lumière, geste, parole. Érudition d’imposteur, stupidité, aberration, vraisemblance de pacotille ; Jarry pousse jusqu’au bout la logique de la destruction, faisant de sa pièce une « fable, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne veut rien dire ». Il exhibe à la face du spectateur son double monstrueux, idiot, aberrant, indécent, un mufle vraiment pas présentable. Le père Ubu, patchwork de toutes les laideurs du monde, de nos appétits inférieurs, devient, pour toujours, l’archétype du despote cynique, cruel, stupide, cupide, mesquin et vulgaire. A coups de « merdre », ce personnage effarant entre dans l’histoire du théâtre détruisant sans distinction le romantisme, le naturalisme et le symbolisme. Ubu Roi est une pièce sur l’abus : abus d’appétit, abus de pouvoir, abus de désordre, abus d’égoïsme, abus d’avarice, abus de lâcheté… Tout y est excessif, emphatique, hyperbolique.
Jarry y dénonce la tyrannie en inventant une sorte d’ogre : le père Ubu, goinfre à un degré tel qu’il mange toute la pièce. Mais Jarry ambitionne également de nous faire ressentir la tyrannie. Alors, il élabore un objet théâtral inédit, barbare, imprévisible, bourré d’interpolations, d’hommages, de sarcasmes, de formules malheureuses et de plaisanteries puériles. Il invente une anarchie créatrice qui réfute tout didactisme, toute règle, bafoue la tradition et les habitudes si chères au goût bourgeois. Ubuesque. Cet adjectif de la langue française lui rend hommage, pour qualifier ce comique insondable, vertigineux, poussé jusqu’à l’absurdité totale. Antonin Artaud se souviendra de Jarry lorsqu’il choisira un nom pour sa première entreprise théâtrale.
Ubu Roi accompagne mon parcours de metteur en scène depuis la création de la Compagnie des Dramaticules.
Artaud et Jarry sont les figures auxquelles je me réfère le plus régulièrement. Pas un de mes projets sans que leur sens de l’artisanat, leur violence dans l’humour, leur lucidité dans le chaos ne soient évoqués.
Les monstres, les destructeurs, les transgresseurs, les magnifiques losers ont toujours animé mes spectacles. Ce sont les meilleurs personnages. Ceux qui, éternellement, nous permettent de mesurer nos pulsions, nos fantasmes et nos frustrations. Ceux qui interrogent la théâtralité par leur seule présence sur la scène. Et puis, la question de la théâtralité est pour moi hautement politique puisqu’elle détermine l’ambition et le degré d’engagement des artistes dans leur action sur le plateau. Jarry a créé un mythe, un style, un classique, un nouveau standard… Impensable. Aujourd’hui, la pièce est, le plus souvent, représentée «façon commedia» ou «façon guignol», comme une grande bouffonnerie hexagonale. Le carton pâte est devenu le matériau officiel d’Ubu Roi, et le public y est complaisamment infantilisé. La puissance de subversion de la pièce a disparu ou apparait d’un autre temps. Sa violence sarcastique et rageuse s’est transformée paradoxalement en grotesque de foire.
Mon Ubu, comme tous mes projets, est un projet de jeu : la scénographie y est au service des acteurs. Pas de grosse structure, mais des tables dressées pour des banquets pantagruéliques ; il s’agit pour les protagonistes de bien se remplir la panse et les poches, de boire pour se vider la tête, et de parler, proférer, vociférer jusqu’à épuisement. La lumière, qui, à mes yeux, est l’un des acteurs cruciaux du spectacle, prend en charge la structuration de l’espace et le séquençage narratif, en revendiquant des couleurs saturées et outrageusement subjectives. Les costumes sont anachroniques et délibérément théâtraux. Cinquante mannequins figurent les nobles, les armées, les figurants, les spectateurs… Comme dans tous mes spectacles, les entrées et les sorties des acteurs se font à vue, les coulisses faisant partie intégrante du terrain de jeu. Sur le plateau, les artifices théâtraux sont revendiqués comme accessoires et comme signes : projecteurs utilisés comme éléments scénographiques, chaises ou bancs pour les acteurs qui ne sont pas en jeu, portants pour les costumes, paravents, micros sur pied, couronnes, armures, revolvers…
Dans cette « grande bouffe » barbare, les tableaux ne se suivent pas, ils se percutent, se contestent et se répètent sur le mode emphatique, ironique et critique. C’est une mise en crise obstinée de la représentation à laquelle nous avons à faire.
Jérémie Le Louët