Don Juan, le désir et le ciel
Dans son désir démesuré de repousser toutes limites et de s’affranchir des idéologies en vigueur, Don Juan rend compte d’une extraordinaire passion pour la vie, d’un courage fort et d’une exigence de vérité peu commune. Mais n’ayant peur de rien, ne reconnaissant «ni Dieu ni maître», il menace l’ordre du monde et le monde se charge de le lui rappeler. Don Juan devient alors un révélateur de la comédie sociale et de l’ambiguïté de la vertu car tous semblent prisonniers d’une morale figée ou d’un intérêt personnel déguisé et font figure d’esclaves. Qui l’arrêtera alors? Don Juan aimerait trouver sur son chemin quelque chose qui le dépasse et ce mouvement formidable qui exprime son goût de l’infini l’entraîne au-delà de la morale des hommes, vers le ciel. Mais le silence de Dieu est insupportable. C’est ainsi que suivant une inspiration dérangeante, Don Juan cherche à commettre l’action la plus noire pour provoquer la colère céleste. Chaque rencontre devient alors l’occasion d’une provocation métaphysique et Don Juan se retrouve, contre toute attente, en dialogue permanent avec le ciel. Jusqu’à l’obsession. Jusqu’à la damnation. Car dans son élan vers le mal, il prend du plaisir. Jouir de la souffrance des autres est une façon de blesser Dieu. Il s’autorise à se servir des êtres sans retenue. Sa provocation ultime, c’est la négation de l’autre comme Autre. C’est ainsi qu’il s’enfonce dans le mal. Et plus il s’enfonce, plus il appelle et plus il est seul.
[COLUMN]
Don Juan et nous
Confrontée aux valeurs du monde contemporain, la pièce de Molière est pratiquement retournée et fait apparaître l’image « en négatif » de notre société. Après la Révolution, le marxisme, l’effondrement tranquille du patriarcat, la libération des corps, des femmes, l’avènement de la laïcité et de la démocratie, l’horreur des guerres contemporaines, les libertins ont gagné d’un certain point de vue ; le matérialisme a gagné et, avec lui, l’individualisme. Les partenaires multiples et la consommation des corps sont des pratiques innocentes et le donjuanisme force l’admiration. Le divorce a fait florès et le mariage n’intéresse plus que les prêtres et les homosexuels. La vocation religieuse est totalement absente des préoccupations des jeunes filles et le blasphème fait rire. Les riches ont pris la place des aristocrates. L’autorité paternelle est en berne. La trahison, le mépris, la corruption sont des données humaines qu’on assume. Seul le meurtre, qui au XVIIe siècle, jouissait, par le duel, d’une impunité chargée de prestige, est susceptible de nous émouvoir. Enfin, en Europe, tout le monde s’accorde à croire que le ciel est vide et Dieu, bien sourd aux souffrances des hommes, est globalement rejeté. Ancrer la pièce de Molière de nos jours oblige donc à noircir le trait et à reconsidérer chaque personnage pour dessiner le visage de notre société en s’interrogeant sur le métissage culturel, la place de la religion, le communautarisme, les rapports de forces des classes sociales, la famille et l’éducation. Don Juan seul traverse les siècles (Molière était-il visionnaire?) et c’est finalement dans l’écrin de notre vingt-et-unième siècle si libéral, qu’éclate magnifiquement sa quête de vérité qui, avec les dérèglements qui s’ensuivent, fait apparaître la figure parfaite de l’homme moderne dont la volonté de remplacer la morale par le désir est peut-être la marque d’un besoin absolu de sens et de transcendance qui ne peut manquer de nous atteindre.
Anne Coutureau