C’est accompagnée de son instrument de prédilection – le piano – qu’on la découvre en 2001. Elle écrit et compose ; c’est de surcroît une fille de scène. Son premier album, un live, s’appelle Jeanne Cherhal. Douze fois par an (2004) et L’eau (2006) seront tous deux disques d’or et elle remportera au passage une Victoire de la musique (catégorie révélation du public). Installée, Jeanne Cherhal ? L’album qui suit en 2010 – Charade – est un beau virage qu’elle prend totalement seule. Dans les studios de La Frette, elle joue tout : des chœurs jusqu’aux batteries, des guitares aux programmations… Comme si la prise de risque ne suffisait pas, une fois l’album achevé, elle s’entoure d’une bande de garçons plus électriques qu’acoustiques (La Secte Humaine) pour une tournée où elle lâche la bride (et son piano). Entre temps, on l’aura vue sur les planches dans Les Monologues du vagin d’Ève Ensler ou dans l’opéra contemporain The Second Woman, mis en scène par Guillaume Vincent. Une décennie s’est écoulée, à ne jamais tenir le pas gagné, toujours chercher, multiplier les répertoires et les expériences. Forte de cette impressionnante variété, Jeanne Cherhal ressent le besoin de revenir au cœur des choses, là où toute l’histoire a commencé : son piano. Est-ce donc un hasard si, avant de se consacrer à l’écriture de ses nouvelles chansons, elle décide d’interpréter sur scène l’un de ses albums fétiches : Amoureuse de Véronique Sanson ? Dès lors, Jeanne Cherhal sait ce qui l’attend (et ce qu’elle veut): composer entièrement les nouveaux morceaux au piano ; consacrer autant de temps qu’il le faut à cette première étape, comme si ces chansons-là se devaient d’abord de tenir toutes seules piano-voix. Puis les « habiller » bien sûr avec les trois musiciens du concert Amoureuse. Plutôt que de découvrir les morceaux pendant l’enregistrement, ils répèteront scrupuleusement avant même d’entrer en studio. Enfermés pendant dix jours dans le mythique studio ICP, à Bruxelles, ils joueront tous les quatre dans la même pièce, façon live. Le tout sera capté par Erwin Autrique sur bande analogique, à l’ancienne, afin de retrouver la chaleur, la proximité et le « souffle fantôme » de l’univers seventies dont elle rêve pour cet album. Elle confie les arrangements et la réalisation du disque à Sébastien Hoog qui tamise subtilement le rock puissant dont il est familier. On écoute Joni Mitchell et Carole King entre deux prises. L’écho de Véronique Sanson et de William Sheller plane au-dessus du piano dont Jeanne, telle une Fiona Apple qui se serait attardée dans la grange de Neil Young, attaque les graves avec une rondeur et une force nouvelles. Quelques cordes et cuivres plus tard, Jeanne invite les Françoises (groupe qu’elle avait formé il y a quelques années avec Emily Loizeau, Olivia Ruiz, Camille, Rosemary de Moriarty et La Grande Sophie) pour la touche malicieusement féministe de Quand c’est non c’est non. Le cinquième album est né. Et il s’appelle Histoire de J. Pourquoi J. ? Ou plutôt : qui est J. ? C’est bien sûr son initiale, mais s’il manque cinq lettres pour identifier complètement Jeanne, c’est qu’il y a au centre de ce nouvel album une «héroïne». Ni tout à fait elle, ni tout à fait quelqu’un d’autre. Façon autofiction. J. est une amoureuse. Dès l’ouverture haletante de l’album, cette passionnée court, s’arrête essoufflée, puis repart ; elle court après celui qu’elle a tant espéré, ce « cheval de feu » qui a débarqué dans sa vie comme un petit miracle. Elle devient tour à tour : amazone, louve, lionne mais aussi petit animal pas si sûr de lui. Parce que voilà : l’amour nous plonge dans des états si contradictoires … Telle est cette J. (et nous avec) : séductrice, ardente amante et, dans le même temps, en quête de preuves d’amour, demandant la lune (et la proposant), craignant que cet amour ne lui échappe … Gainsbourg se plaisait à dire : « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie. » À cet axiome, Jeanne Cherhal semble répondre : « J’aime donc je suis. Point. » Le tout avec la lumière cristalline qui lui est propre : un humour l’air de rien, un cœur éclaté et poétique, une déclaration tout sauf impudique, un lyrisme gracieux, des ballades et des cavalcades harmoniques plus riches que jamais.
Arnaud Cathrine