Le Dibbouk
Benjamin Lazar et la troupe du Théâtre de l’incrédule proposent une adaptation du Dibbouk d’une intelligence dramaturgique et scénique éblouissante. Un immense spectacle qui confirme l’exceptionnel talent de ses créateurs et interprètes.
Shalom An-Ski, premier ethnographe du monde juif oriental, commença, en 1905, à s’intéresser à son folklore et à en constituer le patient répertoire. Avant que la Première Guerre mondiale et la révolution ne viennent interrompre sa collecte, il recueillit les chansons, les croyances, les récits, les mythes, les rites de cette culture ancestrale. Vingt ans plus tard, il écrivit Le Dibbouk, synthèse théâtrale de cette recherche. Le minutieux travail de Benjamin Lazar s’appuie toujours sur une connaissance précise des œuvres, de leur conception et de leur production : d’emblée, il replace la pièce dans son terreau ethnologique. La première partie du spectacle installe les comédiens au plateau dans la décontraction savante d’une recherche à la table. Les questions fusent sur la manière dont l’âme migre de corps en corps, sur les usages maritaux et les superstitions liées à la grossesse. La religion organise le rapport à la transcendance et règle les rapports à l’intérieur des communautés : on conçoit la manière dont les hommes prient en comprenant leurs mœurs. Le théâtre s’est ainsi installé mine de rien, et il suffit que les tables soient déplacées pour qu’on passe d’un congrès de malicieux anthropologues à la yeshivah de Braïnitz. Les étudiants y discutent du Talmud et de la Kabbale, des séraphins et des quatre niveaux de la Torah. Louise Moaty et Benjamin Lazar ont travaillé d’après la version russe et la version yiddish du texte original. Etudiant précisément la cantillation de l’hébreu, ils ont inséré chants et prières sacrées dans le texte. Répliques en yiddish et texte français sont tuilés avec un lumineux souci d’intelligibilité. On ne perd rien de l’histoire tout en se laissant bercer par les modulations de la langue originale et la magnifique composition musicale d’Aurélien Dumont.
Un théâtre thaumaturge
Dans un décor minimaliste, seuls quelques accessoires suffisent à camper l’ambiance de la yeshivah et celle du shtetl, selon un subtil mélange entre mysticisme et prosaïque, étude du Talmud et verres de vodka. Khonen, étudiant exalté et mutique, meurt en apprenant que sa promise, Leye, a été fiancée à un autre. Le jour de son mariage, la jeune fille se refuse à son époux, car son corps est possédé par un dibbouk. L’âme errante de Khonen vient réclamer celle avec laquelle il aurait dû s’unir, si la promesse des pères n’avait pas été trahie par l’amour de l’argent. Troisième cercle de l’histoire et troisième étape du spectacle : le procès où le tsadik Azriel affronte les forces invisibles pour lutter contre cette union monstrueuse entre la vie et la mort. Le théâtre, plus fort que l’amour, se fait alors thaumaturge. Lorsque Stéphane Valensi (Azriel) trace au sol le cercle dont ne peut sortir l’âme du père de Khonen, on a l’impression incroyable de la voir, à l’instar des sages assemblés pour la combattre. Le miracle de la présence, que seuls parviennent à réaliser les comédiens d’exception, est à l’œuvre dans ce spectacle, dans le corps possédé de Louise Moaty comme dans l’interprétation de chacun. Un fichu pourpre ou une tunique blanche font apparaître les personnages de manière sidérante et bouleversante. De l’ethnographie initiale, répertoriant les modalités spirituelles, on est passé à la démonstration en acte de la puissance mystérieuse des forces de l’esprit. Benjamin Lazar dévoile le beau et ouvre le rideau du théâtre avec le même minutieux respect qu’on doit au parokhet, qui dissimule aux yeux des fidèles les rouleaux de la Torah. Le spectacle qui s’offre alors aux yeux de qui aura eu l’humilité de comprendre et le désir d’aimer est éblouissant.
La Terrasse – Catherine Robert, 16 septembre 2015
Les âmes vagabondes
Avec sa vision du de S. An-ski chanté, dansé et joué en français, en hébreu et en yiddish, Benjamin Lazar nous fait voyager dans le temps intime et collectif de l’intériorité.
L’âme voyage et ce simple fait pose d’innombrables questions. Ethnologue de sa propre culture, Shalom An-ski, né en 1863 en Biélorussie, a parcouru 70 communautés juives en Galicie, Volhynie et Podolie pour recueillir les mélodies, chants et croyances de la tradition juive en 1910. Il avait établi un questionnaire publié sous le titre “Der Mensch” composé de près de 3 000 questions qui débute ainsi : “Quand l’âme entre-t-elle dans le corps ?”
On sait quand elle le quitte, avec la mort. Mais il arrive qu’elle s’installe alors dans un autre corps, soit pour le hanter, soit pour réclamer réparation d’une injustice subie de son vivant. C’est ce que la tradition juive nomme le dibbouk qui donne son titre à la pièce de S. An-ski. On y suit les amours de Khonen (Benjamin Lazar) et de Leye (Louise Moaty) que rien ne pourra séparer, ni le mariage auquel son père veut obliger Leye, ni la mort de Khonen, ni l’exorcisme pratiqué par Rebbe Azriel pour obliger le dibbouk à quitter le corps de Leye qui choisit alors la mort pour retrouver son amant.
La mise en scène de Benjamin Lazar, qui a adapté la pièce de S. An-ski avec Louise Moaty, a ceci d’incroyable que, telle une capsule temporelle, elle nous plonge au présent dans l’univers des schtetlech d’Europe de l’Est de la fin du XIXe siècle. Au plus près de la démarche ethnographique de S. An-ski, il accorde autant d’importance à l’histoire de la pièce, jouée en français, en hébreu et en yiddish, qu’à son contexte où cohabitent les musiques, chants, prières et danses de mariage revisités par le compositeur Aurélien Dumont. Le spectacle commence dans la yeshivah (centre d’étude de la Torah et du Talmud) que fréquentait Khonen. Une introduction qui nous plonge directement dans l’atmosphère de ce Dibbouk et permet “de nous placer dans cet entre-deuxmondes”, précise Benjamin Lazar. “Celui entre les vivants et les morts, mais aussi celui qu’est le théâtre, situé dans plusieurs temps et plusieurs lieux à la fois.”
Les Inrockuptibles – Fabienne Arvers, 11 novembre 2015