Une trilogie rurale. Les trois derniers drames de Lorca
Ecrite en 1932, Noces de sang est le premier volet d’une trilogie de drames qui se déroulent à la campagne. Suivront Yerma, en 1934, puis La Maison de Bernarda Alba, achevée l’année de sa mort en 1936. Tragédies populaires peuplées de fleurs, de couteaux, de chants et de sang, ces drames trouvent leurs sources dans des faits divers survenus en Andalousie au début du XXème siècle. Bien que cette trilogie nous raconte trois histoires différentes, on peut y voir une vraie chronologie dans le drame. C’est la raison pour laquelle il m’est apparu évident de créer Noces de sang, après avoir monté Yerma. J’ai décidé ainsi de remonter le cours du temps, de chercher a comprendre le point de départ de ces tragédies. Le fil rouge de ces trois pièces est la frustration et l’amour impossible. Dans Noces de Sang, la difficulté à aimer et la frustration sexuelle laisseront deux cadavres, le jeune épousé et l’ancien fiancé, morts avant même d’avoir pu goûter à l’amour tant désiré. Face à eux, la jeune mariée, encore vierge se retrouvera veuve le jour même de ses noces. Dans Yerma, Jean et Yerma vont, après deux ans de mariage, lutter pour sauver leur couple. Yerma va espérer faire naître un enfant, mais leur amour stérile va les mener à la mort. Dans La Maison de Bernarda Alba, enfin, l’enfermement et le deuil imposés par Bernarda à ses filles, provoquent une telle frustration, que l’homme absent devient un fantasme sexuel libérateur. Là encore une mort violente achèvera cette l’histoire.
Federico García Lorca
Mettre en scène le théâtre de Lorca implique de se plonger de manière précise dans sa biographie. Ce n’est, en effet, qu’en s’attachant à la vie et à la personnalité du poète assassiné que l’on peut comprendre le fondement intrinsèque de son œuvre dramatique : les mécanismes et les conséquences de la frustration. L’homosexualité de Lorca était connue et il lui est même arrivé de se faire insulter tandis qu’il venait saluer à l’issue d’une représentation d’une de ses pièces. La frustration dont il a souffert n’est donc pas le simple fait de la clandestinité à laquelle il a été souvent contraint. Elle est davantage liée à la conscience du poète de son impossibilité à pouvoir construire une véritable vie de couple. Le refoulement physique parfois forcé ne vient que s’adjoindre au renoncement de la vie à deux.
[COLUMN]
Un drame moderne
Lorca ne nous parle pas d’un fait divers. Il nous met face à notre propre besoin d’amour. C’est l’universalité de ce propos qui m’a conduit à choisir de situer ce drame dans une esthétique plus contemporaine. Il me semble important de sortir l’œuvre de Lorca de l’image folklorique dans laquelle elle est souvent cantonnée. Les personnages n’ont rien de danseurs de flamenco au regard noir et à la silhouette cambrée. Réduire le théâtre de Lorca à une espagnolade convenue, c’est non seulement en simplifier la charge esthétique et poétique, mais c’est également en affaiblir considérablement le propos dramatique.
La scénographie
L’idée est de pouvoir jouer Noces de Sang et Yerma, dans la continuité et dans la même scénographie. Boîte plantée au milieu de nulle part, lieu de vie et de rencontres pour les gens de ce village, qui viennent y brûler leurs ailes comme des insectes attirés par la lumière, cette boîte, qui traverse le temps et attire le malheur, va être le témoin de ces deux drames. Elle en devient le personnage principal. Contrairement à Yerma, le décor n’est pas un lieu de travail mais un lieu de vie. Il accueille successivement les trois familles des protagonistes : celle du fiancé, celle de Léonard et celle de la fiancée. Il est le théâtre de la noce, avant de s’effacer, la nuit du drame et de prendre, à la lumière de la pleine lune, une forme fantomatique.
Des souvenirs…
Il y a mes souvenirs d’enfant dans les villages pauvres de Castille. Des étés heureux à vivre comme dans un siècle passé. Avec des paysans, des bergers et leurs troupeaux. Des noces et des enterrements où tout le village se retrouve. Avec la lumière et la chaleur écrasante, les odeurs et les rumeurs… Pour autant, comme pour Yerma, l’action ne sera pas située en Andalousie, ni même en Espagne, Le drame est universel. Ici les personnages sont des paysans mais sans sabots et sans accent. Leurs émotions sont à l’image de la nature : intense, imprévisible, cruelle et sauvage.
Un trop plein de sang coule dans leurs veines et rend le drame inévitable.
Daniel San Pedro