Comme vous le savez peut-être, le Discours de la Servitude Volontaire est à l’origine de la grande amitié qui lia Michel de Montaigne à Etienne de La Boétie, alors jeune juriste de 17 ans. Comme vous le savez sûrement, ce Discours a marqué de manière durable la pensée philosophique et politique, du XVIe siècle à nos jours.
Quand j’ai décidé de travailler sur ce texte, je pensais beaucoup à l’élection présidentielle de 2012. Quand il m’était demandé de présenter ce Discours, très souvent, presque toujours, j’opposais deux organisations de société : l’une verticale, l’autre horizontale. Aujourd’hui, nous avons un autre président de la République (élu par beaucoup d’entre nous) et sommes, chaque jour davantage, face à un pouvoir ultra-autoritaire, devenu totalement sourd, usant de la force à outrance (violences policières) et d’outils anti-démocratiques à sa guise (le 49/3).
Heureusement, depuis quelque temps, des voix se font entendre, et le mouvement des Nuits debout par exemple libère la parole et propose des alternatives, peut-être utopiques mais tonifiantes et généreuses. Opposition à nouveau entre le vertical et l’horizontal…
Alors, plus encore peut-être qu’il y a 5 ans, le texte de La Boétie résonne à nos oreilles d’aujourd’hui.
Dans son Discours, La Boétie interroge avec acuité les notions de liberté, d’égalité et même de fraternité (tiens, tiens…). Et, s’il analyse très finement l’image du tyran et les mécanismes de la tyrannie, c’est ce paradoxe de servitude volontaire qui retient le plus l’attention du lecteur, de l’auditeur. Qu’est-ce qui fait qu’un peuple tout entier se laisse « asservir » ? Et que doit-il faire, ce peuple, pour recouvrer sa liberté ?
La Boétie ne donne pas de leçon. Simplement il questionne cet oxymore scandaleux (il est à noter que ce Discours de la Servitude Volontaire est aussi connu sous un autre titre : Le Contr’un, expression qui, à l’oreille, est pour moins troublante : Le Contraint ?). En philosophe, psychologue et sociologue des masses avant l’heure, il met de la pensée en mouvement et, surtout, nous invite à le faire avec lui.
Plutôt que de paraphraser telle ou tel, je vous propose de lire ces quelques lignes de Séverine Auffret, qui a établi une traduction du texte en français moderne et dont je me suis inspiré pour notre travail :
Le « Discours de la servitude volontaire » déborde de son cadre de lecture politique traditionnelle. La fascination répétée qu’il exerce vient de ce qu’il jette aussi les bases d’une étude des rapports de domination-servitude dans les relations intimes, interpersonnelles. Le tyran n’est pas seulement une catégorie politique, mais aussi mentale, voire « métaphysique ». Ce rapport domination-servitude ne se noue pas seulement dans la société constituée, mais encore au plus intime de la conscience. L’appel aux « saveurs de la liberté » engage sans doute le peuple et le citoyen, mais aussi et peut-être d’abord l’individu, toujours en quête d’un tyran qui le tyrannise, quand ce n’est pas la figure inverse : celle d’un « soumis » à tyranniser. Ce que dit La Boétie de la peur, de la bassesse, de la complaisance, de la flagornerie, de l’humiliation de soi-même, de l’indignité, de l’aliénation des intermédiaires (courtisans, lieutenants et porte-voix divers), par sa vérité criante – et combien actuelle ! – donne, sainement, froid dans le dos. La tyrannie est toujours prête à se renouer dans un rapport d’emprise partiellement consenti. Nous ne tirons pas du « Discours de la servitude volontaire » une simple leçon politique, mais encore une leçon éthique, morale, comme l’appel à rejeter de nous-mêmes la figure menaçante, et cruelle, et adorée, du tyran.
La Boétie se garde bien d’offrir aux problèmes qu’il pose une quelconque « solution miracle », restant sur une position critique qui lui évite tout enlisement dans la pâte des réalités constituées. Cette lucidité critique n’implique aucun pessimisme, mais une constante invite à la vigilance, tant collective que personnelle.
(Séverine Auffret, in La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Editions Mille et une nuits, Paris, 1995).
[COLUMN]
Ceux d’entre vous qui connaissent le texte ne pourront qu’acquiescer. Ceux qui ne le connaissent pas encore vont découvrir l’extrême justesse de ces lignes.
De plus, si La Boétie écrit bien un « discours » au sens philosophique du terme (traité développant méthodiquement un sujet), on a la sensation permanente d’entendre un « discours » au sens expression verbale, oratoire, parole proférée devant une assemblée. En humaniste convaincu, La Boétie s’est inspiré des grands classiques grecs et romains (Cicéron n’est jamais très loin) et sa pensée se laisse suivre avec plaisir tant sa langue est toujours vivante, imagée, directe et parfois même… drôle !
Stéphane Verrue,
Mai 2016