L’Espèce humaine est un monument.
Un de ces livres dont la lecture peut changer une vie.
Il a changé la mienne. Miracle de la littérature. Miracle de la conscience dans le temps.
Aujourd’hui, j’aimerais faire entendre cette parole vivante, en lui donnant corps, le plus simplement du monde.
Littérature et théâtre
Je n’envisage pas d’adapter le texte de Robert Antelme au sens de le réécrire mais d’opérer un choix d’extraits, parmi ses trois cent cinquante pages.
Parce que son écriture est un monde en soi. Exemplaire. Singulier. Intouchable. Il décrit simplement, crument ce qu’il voit et ne fait pas de « littérature ». Pourtant, à mes yeux, son texte est la manifestation même de la force de la littérature.
Aussi parce que c’est une langue qui semble faite pour l’oralité : des phrases courtes, peu de métaphores, des descriptions concrètes, aucun commentaire gratuit, que des mots essentiels.
Mais cela n’est pas sans poser de problèmes qui seront autant de pistes de création.
Tout d’abord, le récit est au présent, à la première personne, celui qui parle est un homme, à bout de forces, pesant trente kilos, survivant dans l’environnement incomparable, sans doute inimaginable, et surement irreprésentable, du camp de concentration ; je suis une femme, de cinquante ans, du vingt-et-unième siècle, en parfaite santé, née longtemps après la guerre.
Ensuite, c’est la parole d’un homme qui perd ses moyens les plus élémentaires et veut rester lucide, qui veut voir et montrer. Ne pas submerger par la fascination, l’émotion, la plainte. Il y a, dans son style, une volonté de garder la tête froide. De ne pas faire d’effets.
De ne pas dissoudre la conscience dans le spectaculaire. Volonté qu’il me semble essentiel de suivre.
Enfin, c’est une œuvre sans dramaturgie, dans le sens où l’action suit une chronologie mais ne propose pas d’intrigue au sens classique. Et d’ailleurs, on sait comment ça finit. La grande et la petite histoire, la défaite de l’Allemagne, le retour des camps, le retour de Robert Antelme lui-même, décrit en détail par Marguerite Duras dans La Douleur.
Comment dès lors, m’approprier cette parole ? L’incarner ?
Quelle place pour le corps, pour l’émotion, bases du jeu et du théâtre même ?
Quelle dramaturgie inventer, révéler, abandonner pour construire un spectacle ?
Si L’Espèce humaine est la quintessence de la littérature, nous devrons comprendre quelle est la quintessence du théâtre, quelle est sa forme « essentielle » afin d’épouser l’esprit de ces mots, au plus près de l’expérience vécue, par la grâce de l’art.
Anne Coutureau