L’amour
Vespasien est mort, Titus, son fils, accède alors au trône. Il ne pourra pas épouser Bérénice, une étrangère, la loi l’en empêche et cette loi ne souffre aucune exception. Titus doit donc cesser d’aimer Bérénice : il ne peut abdiquer la charge d’empereur. C’est un rite de passage douloureux que Titus éprouve : à la fois succéder au père, et renoncer à l’amour. Quitter le monde de l’enfance, des possibles, pour entrer durablement dans les contraintes de l’âge adulte.
Bérénice est moins un drame du pouvoir, qu’un drame de l’amour : c’est une longue lettre d’adieu qui ne parvient pas à s’écrire, et qui finalement s’énoncera, laissant trois êtres seuls et dévastés. Car l’amour dans Bérénice a cela de particulier qu’il s’écrit à trois : Titus, l’empereur empêché d’aimer, Bérénice, l’étrangère qui voit son amour éconduit et Antiochus, le fidèle ami de Titus, aimant en secret Bérénice. Racine se fait ici le témoin d’une réalité bien moderne, celle qui veut qu’on n’aime jamais autant que lorsque que l’être aimé est déjà pris dans les rets d’un autre. C’est ce triangle amoureux que j’aimerais en particulier donner à voir : non seulement faire ressentir l’amour impossible de Titus et Bérénice, mais aussi le désir fou, irrationnel, que ce premier amour impossible provoque chez Antiochus. Un trio d’amoureux malheureux.
La langue
Au XVIIe siècle, à la cour de Versailles, on va écouter Racine pour pleurer. On pleure, car Racine touche à un substrat commun à toute l’humanité. Et s’il y a larmes en assistant à une représentation de Bérénice, ce n’est pas seulement par l’amour et la compassion. C’est par un autre universel que Racine procède pour faire résonner le chant amoureux : celui de la langue. C’est cette langue-là, si particulière, si pleine de force, que j’aimerais faire entendre pour retrouver l’émotion puissante racinienne. Avec l’amour, la langue est l’autre creuset de nos humanités, et c’est elle qui retentira pour donner au drame racinien l’étendue de sa tristesse.
Être traversé
Je travaille dans Bérénice à faire entendre ce que cette langue dit d’universel dans notre rapport à l’amour. Il sera question pour les acteurs de se laisser mouvoir par cette langue qui pourra, ainsi, parvenir à toutes les générations. Pour faire entendre cette traversée des acteurs par la langue racinienne, je propose un dispositif scénique très simple : organisé en quadrifrontal avec des comédiens qui ne quittent jamais le plateau. Cette simplicité et cette proximité, permettent à chacun de faire sienne la langue de Racine. Langue portée par des corps fragiles dans l’urgence absolue de dire le plus précisément et poétiquement possible les brûlures de l’amour.
Robin Renucci